dimanche 17 avril 2011

Tribune Libre : Sarko, Père Fouettard


Dans cette clameur jubilatoire qui a accompagné l’arrestation de Laurent GBAGBO, désormais ex-Président de Côte d’Ivoire, il est risqué d’émettre une voix discordante. Le risque ? C’est d’apparaître comme le soutien d’un homme honni, un criminel, mis au ban de la communauté internationale (sic). Un roublard, et pour user d’une métaphore, bien à propos, un boulanger habitué à rouler tout le monde dans la farine. Jusqu’au moment il découvre à son détriment, les affres du bunker où il s’est terré pendant les dix derniers jours de son règne. Cruel retour de bâton ! En vérité, Gbagbo est tout cela. Mais, flash-back, même au plus fort de sa prévisible déchéance, il n’était pas que cela.

 

Doit-on oublier tout de même que Gbagbo a participé à la construction de la démocratie en Côte d’ivoire ? Qu’il a défié l’emblématique taureau Houphouët-BOIGNY, ne cédant rien des valeurs qu’il a incarnées pour son pays et pour l’Afrique ? Ou encore qu’il a déboulonné – sans l’aide des Français et de l’ONU – le Général putschiste Robert GUEÏ , un guignol sanguinaire, aux accents martiaux mais au verbe ridicule. GBAGBO, c’est aussi l’homme des compromis. Il a cohabité – sans doute malgré lui — avec une rébellion armée qui, du jour au lendemain, a occupé la moitié de la Côte d’Ivoire en interrompant un processus démocratique normal et exemplaire. Sans que la communauté internationale, prise d’amnésie et d’autisme, ne levât le plus petit doigt. 

Pendant huit ans, les parties nord et ouest de la Côte d’Ivoire étaient quasiment administrées par des COMZONES, sans formation, sans légitimité, sans commandement, et qui n’obéissaient qu’à leurs instincts primaires. Terreur, vols, viols dans des zones de non droit, sans foi ni loi, une décennie durant. Qu’a fait la communauté internationale ? Rien de plus que dépêcher une faction de militaires et fonctionnaires onusiens le plus souvent en villégiature à Abidjan. 

Pendant ce temps, Korogho et autres villes du Nord demeuraient des zones d’exclusion aux mains des Forces Nouvelles. Et la France ? Profitant d’une irresponsable erreur de patrouilleurs ivoiriens – l’attaque d’un convoi français de la Licorne —, l’armée française neutralisa en un clin d’œil toute l’aviation ivoirienne bombardée et détruite sans autre forme de procès. Cette sévère — et disproportionnée — correction aurait dû alerter le Chef de l’Etat ivoirien sur les réelles motivations du Président SARKOZY, arrivé au pouvoir en 2007. Un homme que tout liait à Alassane Drame OUATTARA. 

Mais aveuglé par un suicidaire instinct de conservation du pouvoir, GBABGO préférait s’accommoder de peu – diriger le pays utile — manipulé par son épouse Simone, sans aucune retenue. Il s’adonna également à son exercice favori, la politique de l’autruche : tout accepter et ne rien tenir de ses engagements. Pourvu que cela dure ! 

Et cela a duré dix ans ! GBAGBO avait perdu ses repères démocratiques et trouvé refuge dans un populisme de mauvais aloi animé par Charles Blé GOUDE, une création fantoche de Simone. Ses relais parlementaires Mamadou Coulibaly et Laurent Dona FOLOGO et politiques, Pascal Affi NGUESSAN et autres n’étaient que des suppôts de Simone, une Dame de fer, qui ne faisait que faire et défaire à sa guise. Une « femme fatale » que OUATTARA, alors Premier ministre, avait fait arrêter en même temps que son mari d’opposant historique. 

Avril 2011, à l’Hôtel du Golfe, quelle terrible répétition de l’histoire ! 

Ce rapide passage en revue de l’histoire politique récente de la Côte d’Ivoire doit nous rappeler que Laurent GBAGBO n’est pas le vulgaire lascar, génocidaire en puissance tiré de son bunker par des libérateurs prométhéens, grands sauveurs d’un pays en voie de déperdition. Laurent GBAGBO n’est plus ni moins qu’un Chef d’Etat africain comme beaucoup d’autres, ancré dans ses dérives autoritaires, voire criminelles, non sans avoir incarné l’espoir démocratique et de bien-être de son peuple. GBAGBO n’est ni une exception, ni un archétype anti-démocratique. 

Il a eu le mauvais réflexe d’avoir voulu tirer profit d’une confusion post-électorale pour s’éterniser au pouvoir. A bien des égards, il apparaît même comme un enfant de chœur face à ses sinistres prédécesseurs du Zimbabwe, du Kenya et de l’Egypte de Moubarak. Et que dire des assassins du Président SANKARA qui se maintiennent encore au pouvoir avec des scores électoraux d’amplitude brejnévienne ? Pourquoi la coalition internationale est-elle restée si sourde, si amnésique, tous ces évènements durant ? Pourquoi la Côte d’Ivoire maintenant ? 

Pourquoi ce brusque accès démocratique et salvateur ? Cette irruption éthique onusienne et ce grand sens humanitaire ? 

Qu’est qui a changé dans les relations internationales pour que ces pratiques hier tolérées, acceptées, encouragées et par la suite adulées, ne le soient plus aujourd’hui ? Certes, il y a eu le triste destin de NORIEGA en Amérique latine, capturé, jugé aux Etats-Unis et condamné comme un vulgaire trafiquant de drogue. Mais jamais le régime nord coréen autarcique, isolé du monde et des valeurs démocratiques n’a eu droit à cet antidote. N’eût été un soulèvement populaire sans précédent — certes, encouragé et soutenu par la CIA et les services secrets français — Haïti ne serait jamais sorti des entrailles de la terreur dans lesquelles Bébé Doc et ses tontons macoutes l’avaient plongé. 

Que dire des massacres du Stade du 28 septembre en Guinée et de leurs auteurs mis au frais sans grand dommage et couverts de lambris dorés ? Que de dire de Sharon l’Israélien et ses charniers en terre palestinienne de Sabra et Shatila ? De Ehud Barak avec ses pilonnages meurtriers que le Conseil n’ose même pas condamner ? Quid de Allendé dans les années 70 en Chili bombardé sans pitié dans son Palais de la MONEDA ? Quid de la pesante inaction onusienne face à toutes les autres formes les plus terrifiantes de goulags qui ont jalonné l’histoire récente du monde de l’après-guerre, en Roumanie par exemple ? En dehors du Kosovo – ou presque —, il est rare qu’on ait assisté à un si prompt exercice du droit d’ingérence humanitaire, après tout de même que 8000 musulmans ont été massacrés. 

Loin de moi l’idée de tisser des lauriers à Laurent GBAGO, un homme nu – au propre et au figuré —, déchu de tout y compris de sa dignité d’homme et d’homme d’Etat. Mais au nom de quelle morale politique et humanitaire doit-on accepter qu’un homme fût humilié de la sorte, après que sa résidence eut subi des bombardements d’une intensité extrême plusieurs jours durant ? Au même moment où à Doué Coué, Gagnoa, Yamoussoukro les forces pro OUATTARA ont tué et enterré dans des fosses communes des centaines d’innocents. 

Sans doute en réplique à d’autres massacres perpétrés par les troupes fidèles à GBAGO, notamment à Yopougon, Treichville et autres zones abritant des pro OUATTARA et des musulmans ouest-africains. Mais pourquoi cette vertu sélective qui punirait des massacreurs et laisserait impunis d’autres assassins, parce qu’ils sont pro-OUATTARA ? Dénoncer l’humiliation faite à GBABGO et compagnie ne le disculpe point. 

Il importe aussi de fustiger le mépris culturel qui la sous-tend et dont le Président SARKOZY est l’auteur. Le pire est que ce « gros machin » d’ONU ait servi de couverture, pour autoriser et faciliter l’opération de capture d’un Président dont le tort est d’avoir mal géré ce contentieux électoral. Ce qui n’a rien d’inédit en Afrique. Mais cet entêtement suicidaire valait–il vraiment cette mascarade d’expédition de pensée, orchestrée par les troupes françaises ? L’alibi est monstrueux et cousu de fil blanc. Il décrédibilise l’institution onusienne et ouvre la porte à tous les parangons de cette vertu sélective. 

Tout Abidjan a aperçu les colonnes blindées se dirigeant ce matin du 11 avril vers le Palais Présidentiel où se réfugiaient GBAGBO et compagnie. Cette descente musclée était du reste précédée d’une série de bombardements punitifs contre les alliés de GBAGBO, qui auraient tiré des rockets sur l’Hôtel du Golfe. Les dénégations du clan présidentiel n’ont pas été prises au sérieux. Le plus curieux dans l’affaire c’est que ces frappes « dissuasives » sont intervenues juste après que les militaires favorables à GBAGBO avaient commencé à regagner des quartiers du Plateau, de Cocody et Marcory et à tenir les points stratégiques de la zone de la Lagune. 

Las d’une situation à leurs yeux inconfortable, les Français, forts du mandat onusien qu’ils ont instruit, construit, matérialisé et incarné, devaient absolument en finir avec un GBAGBO trop encombrant. D’ailleurs, la presse française apparemment très tôt mise au parfum a relaté les faits en direct en annonçant avec un fort accent de triomphalisme, ce que tout le monde avait vu : les troupes françaises ont capturé GBAGO et l’ont livré aux Forces Pro OUATTARA . C’est cela la vérité journalistique, la vérité tout court, la vérité grand V. 

Aussitôt, s’apercevant sans doute trop tard de l’énormité de la chose, SARKOZY a passé à la savonnette, les patrons des médias du service public français (RFI, France 24, TV5) et ceux de ses copains du « Fouquet’s » (TF1, LCI, le Figaro) pour susciter une rectification aussi tardive que honteuse. Les journalistes audacieux et libres et impertinents insupportent SARKOZY. Bling Bling préfère sponsoriser le retour d’animateur accommodant en mal de notoriété (genre Patrick SABATIER) sur les chaînes du service public dont il va désormais nommer les Présidents. Mais l’info, une fois balancée, cesse d’être la propriété de son diffuseur. Elle devient tout simplement publique. Trop tard, le monde entier venait de découvrir que c’est la France qui a capturé GBABGO et le coup était déjà parti. 

Il ne fait alors aucun doute que ce sont les troupes françaises qui ont pris GBAGO et livré aux forces républicaines comme au nom de la coloniale, a justement dit Albert BOURGI. Quelle conscience historique africaine bafouée ? Que dire du sens de l’historicité, c’est-à-dire cette capacité à retourner le sens de l’histoire écrasée à travers ce geste humiliant, dégradant, infantilisant, qui relègue les Africains au rang de simples incapables qu’il faut protéger contre eux-mêmes. 

En terme de massacres, la France a vu et vécu pire au Rwanda. Et le président Paul KAGAME dont les mains sont tâchées de sang a fini par faire courber l’échine à Sarkozy au nom de la réalpolitik française. Le Rwanda ne devait pas quitter la francophonie et surtout pas s’angliciser ? Quelle honte ce serait pour la France ! Et les 500 000 victimes du génocide rwandais valent-elles moins que l’usage de la langue française et les intérêts français au cœur de l’Afrique centrale ? Quelle hémiplégie ? 

Le Président Nicolas SARKOZY, en visite au Sénégal avait pourtant donné le ton dans son Discours de Dakar à la symbolique l’Université Cheikh Anta DIOP. C’est lui-même, droit dans ses bottes, qui a déclaré que l’homme africain n’était pas entré dans l’Histoire. Dans tous les actes qu’il a posés jusqu’ici, Sarko a corroboré ce mépris. 

De La Baule, Mitterrand avait asséné ses vérités aux Africains en voulant marquer la fin d’un « pré-carré » aux accents coloniaux et posts-coloniaux ? Chirac s’était illustré avec sa conception de la démocratie tropicale teintée de « bruits et d’odeurs », Rocard avait refusé que la France « accueillît toute la misère du monde ». Ces dérapages verbaux étaient bien entendu détestables, mais différaient idéologiquement et culturellement du Discours de Dakar, une provocation faite à l’Homme noir et aux Africains. 

Ce que s’est passé dans le bunker du Palais Présidentiel et plus tard dans l’Hôtel du Golfe est l’éclatante démonstration de mépris que SARKOZY veut bonifier pour les besoins de son électorat local. Malmené dans ses propres rangs, abandonné par les Français qui vont jusqu’à lui préférer Marine LEPEN, l’homme SARKOZY ne trouve son salut que dans la démesure, la menace – au karcher ou au croc de boucher — et dans la violence. 

Azimov aurait beau répéter et à souhait que la violence est le dernier recours de l’incompétence qu’il n’effleurerait pas SARKOZY l’inusable bling bling. Les Africains devraient retenir la leçon. Sarkozy les méprise et le leur démontre à chaque occasion : nos valeurs, institutions, nos hommes politiques, ne valent à ses yeux pas plus qu’un pet de chat. 

Que les Africains se le tiennent pour dit, Sarkozy se veut le nouveau gendarme du monde face à un Barack OBAMA soporifique, empêtré dans ses préoccupations internes. Nicolas SARKOZY veut mettre à l’épreuve sa mission civilisatrice et l’Afrique – puisque les autres dirigeants du monde le méprisent — est désormais son terrain d’expérimentation. Et ceux qui pensent que dénoncer cette dérive sarko-onusienne, c’est soutenir Laurent GBAGO, se trompent. Une dérive ne peut corriger une autre dérive. Et une dérive peut en cacher une autre. A qui le tour ? 

Seydina NDIAYE 
Le Témoin N° 1038 –Hebdomadaire Sénégalais (Avril 2011) 

Dimanche 17 Avril 2011
LVDPG - Presse Gabonaise & Internationale

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire