mardi 16 août 2011

Bernard Doza: “Ouattara est un sous-préfet local au régime tribal avec une milice tribale”


BERNARD DOZA - Getty Image
En trente années de combat pour l’avènement de la démocratie en Côte d’Ivoire, avec des fortunes diverses, Bernard Doza est resté fidèle à lui-même : grande gueule, révolutionnaire et inflexible sur l’impérialisme français qui asservit ses compatriotes ivoiriens. Ces convictions, il les martèle encore aujourd’hui à travers cette interview, où il donne sa lecture de la crise post-électorale, fustige le pouvoir français et juge les quatre mois de gouvernance d’Alassane Ouattara. Le tout avec le franc-parler qu’on connait à ce compagnon de lutte de Laurent Gbagbo. Entretien.
Aujourd’hui : Bernard Doza, depuis 1990 vous êtes en lutte pour la démocratie. Quel bilan faites-vous aujourd’hui de ce combat?
Bernard Doza: Le problème de la Côte d’ivoire est très complexe. Aujourd’hui je suis au regret de constater que ce qui nous avait fait partir en exil dans les années 80, c’est-à-dire le tribalisme d’Etat, le parti unique, la dictature rampante, tout cela est revenu en 2011, sous les chars et les hélicoptères français. Donc je suis un peu étouffé parce que je ne suis plus un étudiant, j’ai dépassé la cinquantaine, et refaire aujourd’hui le combat que nous avons mené en 82-83 à Paris, dans la clandestinité, me semble assez difficile mais en tant que combattant nous sommes en train de réfléchir à d’autres choix.

Aujourd’hui : Pour vous rien n’a pratiquement changé en trente années, mais en 2000 il y avait la possibilité de voir changer les choses, malheureusement cela n’a pas été fait. Comment expliquer cet échec ?

Bernard Doza: Moi j’ai une autre lecture de tout ce que les gens disent ici parce que si je suis resté à Paris tout ce temps, c’était pour y être comme une sorte de vigile par rapport au régime de Gauche qui a pris le pouvoir en 2000 en Côte d’ivoire. Que s’est-il passé en réalité ? La droite française n’a jamais voulu en réalité qu’en Côte d’ivoire, survienne un pouvoir de gauche et plus grave un pouvoir nationaliste. Une des erreurs du président Gbagbo que je lui ai toujours dites c’est d’avoir négligé ses anciens camarades, ceux qui n’avaient pratiquement rien à gagner et qui ont sérieusement travaillé ensemble entre 1983 et 1984 pour qu’on puisse faire avancer la démocratie en Côte d’Ivoire. Ce sont les nouveaux démocrates venus du Pdci rda qui nous ont conduits dans l’impasse. Gbagbo prend le pouvoir en l’an 2000, au lendemain d’un coup d’Etat, en battant le Général Guéi aux élections. Mais on oublie que Gbagbo était dans le front républicain où Ouattara a toujours considéré tous ceux qui y étaient comme des personnes qui lui étaient dévouées. Donc pour lui, et il l’a dit, Gbagbo ne lui avait jamais dit qu’il voulait être président de la République. Voici le fond de la querelle qui amène aujourd’hui Ouattara au pouvoir en 2011. Donc comme Ouattara ne considérait pas Gbagbo comme un président, il a passé son temps depuis l’an 2000 à le combattre.

Il l’a même empêché de gouverner. Donc depuis l’an 2000 Ouattara a lâché ses hommes contre le pouvoir de Gbagbo. Fologo a rejoint le palais présidentiel avec les Tia Koné. Et ils ont concocté le plan du rejet de la candidature de Ouattara comme étant la base de l’unification de la Côte d’Ivoire, autour d’un élément central, sortant ainsi de la dimension idéologique. Voilà là où nous avons été piégés. C’est donc la droite qui s’est ralliée rapidement au pouvoir de Gbagbo qui nous a conduits dans l’impasse. Je dis Nous et non le Fpi parce que le pouvoir de Gbagbo, c’est nous qui l’avons mis en place à Paris. Idéologiquement c’est nous. Nous sommes les auteurs de son orientation idéologique. Si ne suis pas venu c’est parce je voulais être un contact à l’extérieur. Ce qui nous intéresse dans ce pays c’est le changement profond des mentalités. Nous sortions du parti unique, nous n’avons pas fait les états généraux de la nation, ni de conférence nationale. Nous sommes partis comme ça croyant que les seules mentalités qui avaient changé au lendemain des violences de 1990, suffisaient à gouverner aisément. Donc quand dès 2002 la rébellion frappe la Cote d’ivoire, on voit tout de suite que ce sont les Franc-maçons qui se signalent ainsi. C’est leur patron qui est venu à Abidjan ici pour choisir les gens qui devaient se rendre à Marcoussis.

Aujourd’hui : Laurent Gbagbo devait-il diriger sans les hommes de droite que vous indexez ?

Bernard Doza: Je viens de voir Ouattara décorer des gens le 07 aout dernier. C’est ce que doit faire un homme de parti, un homme de pouvoir. Houphouet Boigny l’a fait à l’époque. Quand tu prends le pouvoir, ce sont d’abord les amis avec lesquels tu as souffert que tu récompenses. Dans les premiers gouvernements, c’est eux que tu nommes et ils traduisent en actes ta vision politique. Au bout d’un an ou deux quand tu vois qu’ils ont montré leurs limites, tu crées l’ouverture. Mais on ne fait pas l’ouverture de prime abord. Surtout lorsqu’ on n’a jamais soi-même exercé le pouvoir ni de l’intérieur ni de l’extérieur. En faisant l’ouverture dès le premier gouvernement, nous avons permis le noyautage. Et c’est ce qui nous a conduits dans l’impasse d’aujourd’hui.

Aujourd’hui : Gbagbo est donc en partie responsable de la situation actuelle ?

Bernard Doza: Dans une récente lettre ouverte à Ouattara, j’ai dit que dès l’an 2000 Gbagbo a été noyauté par la droite qui est venue avec la conception idéologique de Bédié qu’on appelle l’ivoirité et qui a convaincu le Fpi et le chef de l’Etat que le seul moyen de conserver le pouvoir en Côte d’Ivoire était le discours anti Ouattara, parce que ce discours là, permettait de sortir du discours idéologique de la gauche. Ce discours, des pontes du régime me l’ont encore répété quand je suis arrivé ici en février 2011. Je leur ai dit que c’était contre productif car ce discours a permis à Ouattara depuis 1994, de se mettre en position de victime et cette victimisation nous a conduits à l’organisation des élections avec la rébellion au nord qui est restée en armes. Donc aujourd’hui la chute du régime ne me surprend pas. Ce qui se passe aujourd’hui, n’est pas nouveau. Ce qui change c’est seulement l’environnement. Ce que Houphouët a fait en juin 1950 Gbagbo pouvait le faire et conserver le pouvoir politique. C’était pour cela que je suis venu. Houphouët a négocié avec l’impérialisme français. On pouvait refaire la même opération et j’avais déjà pris les contacts pour que ça marche. Malheureusement je n’ai pas pu avoir accès au président Gbagbo.

Aujourd’hui : Mais pourquoi vous ne l’avoir pas fait plutôt ?

Bernard Doza : D’abord pour que j’arrive ici il a fallu de grandes négociations parce que déjà en janvier 2010 « Notre voie » le journal de Gbagbo, écrivait à la Une que j’étais entrain de préparer un coup d’état avec IB à partir de Cotonou parce que j’avais écrit dans un papier que l’occupation militaire de mon pays était inadmissible. Cela a été interprété par les gens du Fpi comme une tentative de coup d’Etat. Donc pour que j’arrive, il a fallu que l’intermédiaire arrache un accord au président Gbagbo. Mais quand je suis arrivé il y avait toujours au palais présidentiel, des gens qui me considéraient comme un homme à abattre parce que je faisais partie des premiers compagnons de lutte de Gbagbo donc on ne voulait pas qu’on revienne aux fondamentaux. Alors ils ont tout fait pour ne pas que je le rencontre. Ils doivent assumer aujourd’hui les résultats parce que moi, j’ai été profondément choqué de voir mon ami des temps de galère à Paris, être entouré, le 11 avril des jeunes soldats rebelles surexcités. Dans l’histoire du combat politique en CI, un type comme Morou Ouattaraqui est-il pour oser poser des questions à Gbagbo devant une caméra ? Des gens comme Bakayoko, Wattao qui sont-ils pour empoigner Gbagbo Laurent ? Qui sont ces gens-là, même si c’est l’impérialisme qui les a mis là où ils sont?

Aujourd’hui : Vous indexez les militants venus du Pdci et d’ailleurs. Quelle est donc la part de responsabilité des amis de lutte de Gbagbo ?

Bernard Doza: Les amis de lutte, c’était qui vers la fin ? Selon les renseignements que j’ais, les amis de lutte, vers la fin, c’était seulement Laurent et Simone Gbagbo. Mamadou Koulibaly est un homme de droite que nous avons attiré dans le parti. Il n’est pas de la Gauche. Il vient d’en donner la preuve car au moment où on a besoin de lui suite à l’arrestation des camarades, que fait-il ? Il démissionne et il déclare qu’il n’a jamais été de gauche et qu’il a toujours été pour l’économie de marché. Et c’est aujourd’hui qu’il le dit alors que ce monsieur faisait partie des têtes pensantes du régime. C’est ce que j’appelle une trahison. Donc à cause du manque de confiance, il n’y avait plus que deux personnes au Fpi, Simone qui représentait l’aile dure et Laurent qui en tant que Chef d’Etat, se mettait au dessus pour arrondir les angles. Cela nous a conduits à une situation où le Fpi est aujourd’hui décapité. Je n’ai rien contre Miaka Ouretto, mais dites moi, quel charisme a-t-il pour conduire le Fpi à la reconquête du pouvoir ? Avec lui nous ne sommes même pas sûrs d’avoir des députés aux prochaines élections législatives. Dans un parti politique, il faut toujours prévoir même la disparition du leader et préparer quelqu’un de valable pour lui confier le destin des militants. Rien ne se fait au hasard. Donc pour moi, ceux qui sont venus du Pdci sont responsables en grande partie de ce qui est arrivé le 11 avril 2011. Car c’est pour eux que nos camarades ont été écartés. J’ai été fort surpris de voir Don Mello, en décembre 2010, dans la peau de porte-parole du gouvernement. Mais c’est ce même monsieur qui a été combattu au congrès de 1995 et jeté hors du parti. Nous n’avons pas été conséquents et constants dans la lutte. Nous avons pris de mauvaises habitudes, les gens autour de Gbagbo étaient devenus arrogants et n’écoutaient personne. Mais même en exil, ils n’ont pas changé. Ils n’ont pas encore pris conscience qu’ils ont perdu le pouvoir et c’est bien dommage.

Aujourd’hui : Vous êtes très sévère avec vos camarades. Est-ce parce que vous n’avez pas eu votre part du gâteau ?

Bernard Doza : Cette question revient toujours. Si j’avais voulu rendre ma part du gâteau, c’est en 2000 que j’aurais pris mon avion pour débarquer à Abidjan. C’est sûr que Laurent m’aurait donné satisfaction comme il l’a fait pour Sijiri Bakaba. Je suis resté à paris parce que j’estimais que la lutte n’était pas terminée, car en Côte d’Ivoire, le problème n’est pas électoral, il est plutôt ailleurs. Sinon comment comprendre que pour une question de résultats d’élection, on largue une cinquantaine de bombes sur la résidence d’un chef d’Etat en exercice ? La vérité c’est que la Côte d’Ivoire est la carte postale des intérêts français en Afrique et donc si la France perd la Côte d’Ivoire, elle perd toutes ses autres colonies sur le continent. Sachez que la France est un tout petit pays pauvre d’Europe. A l’époque, elle avait juste un peu de charbon dans les années 1900 mais cela est fini, elle n’a plus rien. Donc les Français comptent aujourd’hui sur les accords passés avec leurs anciennes colonies pour ne pas connaître le même sort qu’un pays comme le Portugal qui a tout perdu après l’affranchissement de ses ex-colonies d’Afrique. Pour cela, ce n’est pas la démocratie qu’il faut ici, mais plutôt une guerre anticoloniale. Il faut préparer les hommes pour cela. A Paris, Gbagbo nous a dit, je vais essayer le multipartisme, si j’échoue, vous prenez le relais. Je pense que ce moment là est arrivé. Parce que ce que nous vivons actuellement est inacceptable. Vous avez un pouvoir tribal avec une milice composée à 99% des gens originaires du Nord. Le gouvernement actuel est un gouvernement du Nord. C’est une OPA (offre publique d’achat) du Nord sur le Sud.

Aujourd’hui : Ce n’est pas le bon exemple

Bernard Doza : Nous avons lutté pour la démocratie ; les autres ont-ils fait pareil ? C’est ce qu’il faut voir et non autre chose. Ouattara a-t-il une seule fois fait la prison pour la démocratie ? En Côte d’Ivoire, nous connaissons tous ceux qui ont lutté pour la démocratie. Mais ceux qui sont arrivés au pouvoir par les armes doivent savoir qu’ils n’ont pas le monopole de la violence. Nous les observons.

Aujourd’hui : Ce sont des menaces ?

Bernard Doza : Ouattara a promis qu’il allait empêcher Gbagbo de gouverner avant de le cueillir comme un fruit pourri, et il l’a fait. Gbagbo est aujourd’hui prisonnier à Korhogo.

Aujourd’hui : N’avez pas peur de vous retrouver emprisonné comme lui, vu vos déclarations contre le régime actuel ?

Bernard Doza : Me mettre en prison ? Que peut-on me reprocher ? Je n’ai pas géré le pouvoir, je n’ai rien fait. Dans tous les cas, je n’ai pas peur. Il ya des gens que Ouattara ne peut pas arrêter en Côte d’Ivoire. Moi j’ai combattu Houphouët-Boigny, c’est de Ouattara que j’aurais peur ici à Abidjan ? Quelle lutte a-t-il mené pour être là où il est, pour nous ramener au parti unique, transformer notre télévision nationale en une télévision du Rdr et venir étouffer le peuple ivoirien? J’ai fait 33 ans d’exil, je suis fatigué, je ne fuirai plus mon pays. Personne ne nous fera peur car le temps de la peur est fini. Nous regardons Ouattara ; qu’il vienne instaurer la démocratie qui selon lui, n’existait pas sous Gbagbo et pour laquelle ce dernier est aujourd’hui en prison.

Aujourd’hui : Justement, parlant de Ouattara, comment jugez-vous ses quatre mois d’exercice ?

Bernard Doza : Nous voyons un gouvernement qui est aux abois et qui a peur. Il appelle d’une main à la réconciliation, et d’une autre, il poursuit, il inculpe et emprisonne. La démocratie est en net recul et le pays est revenu à l’ère de la recolonisation.

Aujourd’hui : Comment en sortir ?

Bernard Doza : Je demande aux Ivoiriens de chasser en eux la peur. Ouattara ne fera rien à personne. Ce pouvoir là ne peut pas résister longtemps. Même ceux qui l’ont installé à la Présidence commencent à s’interroger sur ses capacités réelles à faire l’affaire. Je me promène à Abidjan et j’entends le petit peuple grogner contre les dirigeants en place. Ouattara a dit qu’il avait la solution aux difficultés des ivoiriens mais visiblement, il est plus qu’à la peine.

Aujourd’hui : Il n’a que 4 mois de pouvoir

Bernard Doza : Quand on dit qu’on a la solution, cela se voit dès les premiers mois. Nous l’avons vu en France avec Mitterrand, qui déjà en six mois avait imprimé une marque à sa présidence. Mais que voit-on ici ? Un gouvernement tribal, une télévision tribale, une armée tribale avec un chef d’Etat qui fonctionne en 2011 plus comme un sous-préfet local de la France qu’autre chose. La Côte d’Ivoire est devenu un département français. Cela n’est pas normal et il faut que ça change et je crois que bientôt les choses changeront.

Aujourd’hui : Sur quoi comptez-vous ?

Bernard Doza : (Rires) Ce n’est pas dans un journal que je dévoilerai ma stratégie. Retenez seulement que les choses vont changer dans notre pays.

Entretien réalisé par Yves de Séry et Gninika Ganiakoué (abidjandirect.net)

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